mardi 4 octobre 2016

Synthwave : entre fascination rétro et Mythologie 80's.


En ce début de mois d'octobre, mois placé sous le signe de la bagarre et du rose fluo, les G-Spots se sont plongés corps et âmes dans ce monde étrange et flashy qu'est la synthwave. Si le Docteur Slapstick s'est récemment fendu d'un article sur les pionniers de la musique électronique à tendance robotique et futuriste que sont Kraftwerk, c'est aujourd'hui à mon tour de déceler les influences tant musicales qu'esthétiques que la synthwave recouvre.

Malgré un petit côté creepy et occulte que la synthwave aime se donner, impossible d'ignorer les influences ultra pop que cette musique déploie. Un groupe comme Dance With The Dead est l'un des exemple les plus représentatifs de cette tendance qui, malgré son côté résolument fun, tombe parfois dans un « boom-boom » un peu trop prédominant à mon goût. Une musique taillée et calibrée pour le dancefloor en somme. Sans pour autant blâmer la démarche, je vois chez un Carpenter Brut ou même chez Perturbator une façon un peu plus subtile de mêler ces influences pop et dance, et surtout une manière plus ingénieuse d'en jouer. En se sens, la géniale pochette du désormais culte Trilogy, sorti par Carpenter Brut en 2015 (illustration en tête d'article), cristallise bien toute cette fascination retro en faisant appel à un univers visuel ultra référencé, presque stéréotypé, une sorte de mythologie pop et pulp pour trentenaires nostalgiques.

 
Indéniablement, la synthwave semble trimbaler un important bagage tout droit hérité de la pop culture des années 80. Vous savez, cette pop décomplexée certes très kitsch et frisant parfois le mauvais goût mais qui, pour beaucoup, a l'irrésistible saveur d'une madeleine de Proust. La synthwave convoque toute cette mémoire collective où les Madonna, Samantha Fox et Cyndi Lauper sont érigées au rang d'illustres icônes populaires, symboles d'une époque qu'aujourd'hui nous avons tendance à idéaliser avec candeur et nostalgie. Et puisque que Jermaine Jackson parle plus qu'un long discours socio-culturel chiant, voici une petite sélection bien savoureuse. Et ne nous mentons pas, c'est notre pêché mignon à tous. Oui, même à toi là-bas, le fan de dark brutal technique a tendance prog et free-jazz, avoue !



Mais ne généralisons pas, la musique des années 80 ne recèle pas uniquement que de tubes farfelus et kitchouilles. Dans un registre un peu plus pointu, les 80's c'est aussi Prince, Kate Bush, Peter Gabriel, Depeche Mode, Talk Talk et tout un tas d'autres musiciens qui, tout en restant populaires, ont réussi à imposer leur patte très particulière dans une industrie musicale de plus en plus normée.

  Je pose là le génial Saturn Strip d'Alan Vega sorti en 83 dont la pochette saura séduire n'importe quel amateur de synthwave. 

Plus à la marge encore, on ne peut pas non plus minimiser l'impact tant musical qu'esthétique de scènes plus obscures comme le rock gothique, le post-punk ou l'électro indus. Il est évident que des groupes comme Confrontational, Trevor Something ou encore Noir Deco se sont abreuvés de ces différentes cultures underground. Le cas de l'électro-indus et de l'EBM est très intéressant dans le cadre de cet article qui cherche à déceler les différentes influences brassées par la synthwave, qu'elles soient utilisées de manière consciente ou inconsciente. De par ses rythmes claquants et répétitifs, ses sonorités très synthétiques et ses mélodies tantôt entraînantes tantôt franchement sales, de nombreux éléments sont réunis pour plaire aux fans de synthwave. Fatalement, on songe à certains grands noms de la scène comme Front 242, Front Line Assembly, Nitzer Ebb ou même KMFDM, mais pour moi, le groupe le plus influent de cette scène reste et restera Skinny Puppy. Formé en 1982 à Vancouver, ce groupe m'a toujours fasciné dans sa façon très particulière et plutôt déstabilisante de mêler des éléments très dansants, presque désuets, à un univers global beaucoup plus glauque et pesant. C'est un peu l'esprit Le Perv, mais en franchement plus malsain.

Assimilate, Bites (1985)  

Worlock, Rabies (1989)
 
Histoire de taper dans des références plus obscures encore, pourquoi ne pas également inclure à cette liste non-exhaustive la première vague industrielle ? Parce que, ouais, contrairement à ce que l'on pourrait penser, les grands pionniers de l'indus ne se cantonnaient pas uniquement à des sonorités bruitistes et aliénantes. Lorsqu'on se penche sur les discographies de groupes comme Psychic TV, Coil, Chris & Cosey, les trois projets montés après la dissolution de Throbbing Gristle, on tombe sur une flopée d'albums d'inspiration très électro, certes assez expérimentaux, mais quand même entraînants.

 Chris & Cosey, Trance (1982)


Tekno Acid Beat, fausse compilation de Psychic TV (1988)

Coil, Love's Secret Domain (1991)

Afin de sortir un peu de nos références et de nos carcans très occidentaux et histoire de souligner l'héritage Chiptune que la synthwave revendique, rendons-nous au Japon le temps de l'incroyable premier album de Yellow Light Orchestra qui, dès la fin des années 70, s’affairait joyeusement à donner à leur synthpop une saveur 8-bit tout à fait délectable.

Yellow Magic Orchestra, Yellow Magic Orchestra (1978)

Cette influence du chiptune et de la musique 8-bit met bien en exergue le côté ultra-référentiel de la synthwave ainsi que son affiliation directe à la culture retro-gaming. Car, si certains ont découvert la synthwave par un film comme Drive et sa BO signé Kavinsky, on doit véritablement l'explosion du genre au jeu vidéo retro Hotline Miami. Les deux volets de ce p'tit jeu indépendant, tout en 2D et s'inspirant directement de GTA Vice City et, plus globalement de l'univers à la fois kitsch et badass de Scarface, ont connu un succès assez phénoménal et plutôt inattendu de la part d'une petite boîte de prod comme Dennatron Game. Avec des B.O. composées de morceaux de Carpenter Brut, Perturbator, Mitch Murder et Megadrive, nul doute qu'Hotline Miami a été un levier pour nombre d'artistes synthwave. Pas étonnant donc de voir que le Synthzilla Festival rendra hommage aux créateurs de Hotline Miami qui seront présents lors de la très attendue Indie Game Night.


Malgré toute la meilleure volonté du monde, il est impossible de ne pas parler de cinéma lorsque l'on aborde l'univers visuel très particulier de la synthwave. Ou plutôt devrais-je dire les univers visuels. Car si vous avez trouvez que je passais du coq à l'âne en vous parlant à la fois de Jermaine Jackson et de Coil dans le même article, les cocos, laissez-moi vous dire que vous n'avez encore rien vu ! Outre les références évidentes et presque rabâchées au cinéma de John Carpenter, à Blade Runner, Terminator, et plus globalement à toute la vague SF des années 80, la synthwave déploie tout un spectre visuel à la fois dense et bigarré. Si on met de côté l'esprit Lamborghini, néon rose et décolleté XXL qui se dégage d'un bon nombre de pochette, force est de constater qu'on tombe sur tout un tas d'artworks ultra classes et franchement chiadés. Qu'ils soient directement inspirés du cyberpunk, ou d'inspiration plus SF à la Chriss Foss, John Berkley, John Harris ou Moebuis, certains visuels développés par la synthwave se révèlent être incroyablement immersifs et contemplatifs.

 Dan Terminus, Rêverie (2014)

Moebius

Kalax, Kalaxy (2015)

John Harris

Pour citer des influences plus directement cinématographiques, les codes visuels qu'emprunte la synthwave doivent également beaucoup au cinéma d'horreur au sens très large du terme : des films estampillés Hammer, aux incontournables slashers, en passant par les zombies de Romero, les ambiances glauques de Carpenter, le giallo italien et le cinéma de série B voire Z, voilà une musique faite par des passionnés pour des passionnés. Du complètement nanardesque au plus reconnu, du subtilement atmosphérique au totalement kitsch, la synthwave est un sincère hommage au cinéma de genre.

GosT, Non Paradisi (2016)

Musique, cinéma, jeux vidéo... la synthwave est décidément polymorphe et sans doute difficilement identifiable pour les profanes. Malgré une cohérence que seuls les passionnés sauront déceler, les différents medias et univers explorés par la synthwave peuvent sembler disparates et inégaux. En réalité, toutes ces écoles visuelles se contaminent les unes les autres, formant un tout à la fois homogène et éclectique.

Mais attention à ce que cet hommage, initialement très sincère, ne tourne pas en une espèce de fourre-tout musical et esthétique dénué de toute démarche artistique. Aussi, cette tendance qu'ont beaucoup d'artistes estampillés synthwave à utiliser à tout va des croix inversées et des pentagrames m'interpellent et me questionnent. Si je n'ai personnellement aucun problème avec le côté ultra référentiel de la synthwave, j'ai néanmoins plus de mal quant à l'exploitation de ce genre de symboles sans le background culturel et philosophique qui va avec. Que ce soit pour le métalleux pas cultivé pour un sou mais qui veut absolument montrer à quel point il est anticonformiste, ou pour la fashionista hipster accro à Instagram, ces symboles occultes sont aujourd'hui devenus de vulgaires accessoires de mode et les arguments de vente d'un marché particulièrement rentable. Ce dernier aspect semble révéler une sorte d'impasse dans laquelle certains groupes de synthwave peuvent être susceptibles de s'engouffrer : une sur-représentation esthétique et symbolique prenant le pas sur la qualité musicale, référencée ad nauseam et tombant de fait dans un systématisme visuel ultra prévisible et dénuée de toute consistance.

Attention donc de ne pas adopter une démarche d'hipsterisation à outrance, histoire de ne pas glisser vers des absurdités stylistiques comme la Witch House - oui, ça existe -, dont la typographie tout en (▴ öO †▲ ‡ ▲ o.Oo▲ † △ )) ▴ suffit à nous refiler la gerbe. Alors imaginez la musique...


Personne ne veut ça, n'est-ce pas ? ... so keep it true.

Terminatar.